LE BLOG, PILOTE PRIVE

Une carrière semée d’évènements

Voici un entretien avec Serge qui est pilote de ligne aujourd’hui. Il a commencé à voler à 16 ans en passant par tous les registres de l’aviation légère, ou presque.

JGC : Les photos de Daniel qui illustrent notre entretien ont été choisies par toi, peux-tu nous expliquer ton choix ?

La photo du planeur en bandeau  c’est la découverte dans mon parcours du vol à l’état pur. Les autres représentent, soit des avions mythiques comme le Spitfire ou le DC3, soit une activité elle aussi mythique avec le Super Etandard. Félicitations à Daniel, j’ai rarement vu d’aussi belles photos.

JGC : Tu es pilote avec de nombreuses années de pratique derrière toi, et même plusieurs décennies, pourrais-tu nous parler de tes erreurs ?

Serge : A mes débuts en vol à voile je retiens un atterrissage aux vaches (dans un champ) très proche du terrain que j’essayais d’atteindre. Ce champ n’était pas très long et en plus je me suis posé avec une légère composante de vent arrière. Vous parlez régulièrement dans vos articles de la pression qu’un pilote est capable de se mettre et qui va le conduire à prendre de mauvaises décisions, c’était clairement le cas. J’ai beaucoup trop attendu avant de me rendre à l’évidence que ça ne rentrerait pas et du coup j’étais trop bas pour choisir un champ correct. Le vent était faible, mais se poser avec 5kt de vent arrière ce n’est pas du tout la même chose qu’avec 5kt de vent de face.

JGC : Nous sommes en effet dans le registre de la prise de décision avec la pression de vouloir rentrer à tout prix. As-tu eu d’autres « expériences », comme celle-ci en avion ?

Serge : Lors d’un meeting aérien, pressé par le temps, je me suis installé dans mon cockpit en ayant effectué les vérifications de mon avion de voltige au pas de course. Cinq minutes plus tard, me voilà en bout de piste en train d’effectuer un demi-looping juste après la course de décollage pour effectuer un passage dos en revenant au dessus de la piste. Et là, il n’y a pas que les pommes qui tombent sous la force de la gravité, je me souviens d’un de vos articles, il y a aussi l’essence quand le bouchon du réservoir est mal fermé. L’essence coulait à flot sur le pare-brise, avec les pots d’échappement brûlants sous l’avion. L’affaire s’est bien terminée. Cela n’aurait pas dû arriver si j’avais effectué ma visite prévol comme d’habitude. Mais ce jour là, j’étais en charge de pas mal de choses et débordé par les événements je suis arrivé à mon avion un peu trop tard pour pouvoir faire les choses sereinement.

JGC : Tu avances toujours dans ce qui devient alors un véritable métier et tu commences à voler en IFR (vol aux instruments). Débutants, nous avons tous en général des anecdotes à raconter quand nous rentrons dans cet univers.

Je pense que le souvenir que nous avons tous lorsque nous sommes fraîchement qualifiés en IFR, ce sont nos premiers vols dans de véritables conditions de vol aux instruments. Et là, nous sommes très tendus parce que sans pilote automatique, la charge de travail est parfois très élevée et nous découvrons seul beaucoup de choses. Ce jour-là, j’ai découvert qu’il existait un interrupteur pour activer ou non le glide (indication de la pente de descente) sur l’avion que j’utilisais. En fait, je le savais mais sous l’influence du stress, sans doute, j’ai commencé ma percée sans le glide ou du moins j’attendais qu’il s’active pour descendre. Le contrôle me suggérait la descente en me voyant sur leur radar. Et là, j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui ne collait pas quand je me suis souvenu de cet interrupteur ! Or, j’étais trop haut et il m’a fallu retourner dans la procédure.

JGC : Tu a commis effectivement une omission, ou une erreur, par contre elle était sans conséquence puisque tu as bien maintenu ton altitude. J’imagine que, comme tout professionnel avançant dans la carrière, tu as été confronté aux erreurs de routine ?

Serge : Oui, je suis sur un parking à Bruxelles en train de demander ma clearance de départ et là : oups ! Quand je reçois la clearance, je m’aperçois que je n’avais pas la fiche de ce départ. Pas grave en soi, j’étais au sol, mais il m’a fallu reporter de quelques minutes mon départ pour récupérer ce précieux document. La mise à jour de la doc IFR est fastidieuse, il faut la faire très régulièrement et la moindre erreur devient vite un problème si elle concerne ton vol. Sur les milliers de feuillets, et sans doute les dizaines de milliers d’ailleurs, que j’ai pu changer lors de ces mises à jour, il y en a un qui est passé à travers.

JGC : Tes erreurs ont-elles disparues quand tu es arrivé dans le transport public ? Les études montrent qu’un équipage en commet en moyenne entre 2 et 3 par vol.

Serge :  Il y a toujours des petites erreurs, ou des omissions comme tu le soulignes. Il y en a une que je retiens plus que les autres. Les années passent et me voilà dans ma compagnie dans laquelle je vole toujours. Quand nous volons, nous embarquons une quantité de carburant en fonction de critères assez précis que nous maîtrisons rapidement. Il y a plusieurs années, ce calcul nous avait été proposé avec une nouvelle présentation accompagnée de quelques changements mineurs. Bien qu’ayant passé un peu de temps à comprendre ces changements, lors de la première rotation où je devais utiliser cette nouvelle procédure, je me suis trompé dans le calcul de mon emport. Je compare les calculs avec le copilote qui ne trouve pas la même chose que moi. Et pressé par le temps, qui a tort, qui a raison ? Nous sommes partis sur les bases de mon calcul alors que c’était bien lui qui avait raison. Les écarts n’étaient pas très importants et la sécurité n’a pas été engagée, mais le contexte ne m’a pas permis de lever le doute. Heureusement, nous avons nos grosses ficelles, nos martingales, les ordres de grandeur, qui nous permettent de retomber sur nos pieds.

JGC : As-tu des exemples à nous donner sur des moments forts  dans ta carrière ?

Serge : Oui, je retiens une sensation, celle que tu as quand tu as pris une bonne décision qui n’était pas facile à prendre parce qu’elle était lourde de conséquences. Tu es posé sur un terrain sur lequel tu t’es dérouté avec tous les problèmes que ça pose par rapport à ce que tu avais envisagé. Or, tu sais que c’était la bonne décision. A plusieurs reprises, quand le doute s’installe, tu soupèses et tu décides. Et là, il ne faut pas hésiter au moindre doute à se mettre du côté de la prudence: c’est très confortable. Dans le même esprit, il faut se préparer au sol pour être capable de faire face en vol. La connaissance de sa documentation, la préparation de son vol : plus ce travail est effectué minutieusement, plus le vol devient facile, ou moins difficile suivant les circonstances. Personnellement, je me suis pré-programmé pour plusieurs situations particulières. Je sais, qu’un jour il y aura une grève des trains et que je serai coincé à Paris ou bien il me faudra dégager dans des situations marginales alors que je serai tenté de ne pas le faire. J’ai plusieurs plans comme ça et le jour où l’évènement survient, si la situation est subie alors son acceptation est plus facile amis si elle ne l’est pas la décision est plus rapide et en général meilleure. C’est un moyen de coller à la réalité plus rapidement.

JGC : Peu de pilotes communiquent sur leurs erreurs, pourquoi avoir accepté de parler des tiennes ?

Serge : Il y a une réalité qui est très bien exprimée dans un article de ce blog consacré à Bruno Gatenbrik. Comme lui, j’ai compté le nombre de pilotes que j’ai connu et qui se sont tués dans une activité aérienne – ils sont nombreux – et après avoir lu l’article de Bruno, j’ai essayé comme lui de faire ce calcul macabre en comparant le résultat avec les personnes que j’ai connues et qui se sont tuées en voiture – une seule. La différence fait froid dans le dos. J’ai tutoyé et même dépassé les limites à de nombreuses reprises, plus particulièrement à mes débuts en aviation légère. Je me souviens parfaitement de cette sensation d’invincibilité qui était la mienne alors que j’étais jeune pilote. J’étais complètement inconscient des risques ou du moins ils ne me concernaient pas. C’est pour ça que j’ai accepté avec plaisir cette discussion en espérant que mes expériences dont beaucoup relèvent de l’insouciance et de la jeunesse, puissent faire réfléchir les pilotes qui lisent ce blog et que je salue au passage.

Bons vols à tous.

Serge

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