CULTURE DE LA SÉCURITÉ

Quand la règle fabrique de l’insécurité

Dans les activités à risque, on pense souvent que plus il y a de règles, plus il y a de sécurité. C’est parfois vrai. La règle cadre, protège, interdit l’improvisation dangereuse et fixe un niveau minimal d’exigence.

Mais une règle ne produit pas automatiquement de la sécurité. Lorsqu’elle devient trop complexe, trop abstraite ou trop éloignée du terrain, elle peut produire l’effet inverse : de la distance, du contournement, voire de l’irresponsabilité.

La sécurité réglementaire

La sécurité par la règle, c’est l’idée que la prévention passe d’abord par des normes, des procédures, des contrôles et des obligations. C’est nécessaire. Mais si la règle est vécue comme administrative, déconnectée ou imposée d’en haut, elle devient une contrainte formelle plutôt qu’un outil de maîtrise du risque.

C’est tout l’intérêt de l’étude Icare enchaîné ou l’insécurité réglementaire, menée autour de l’aviation générale. Elle montre qu’une réglementation pensée pour sécuriser peut devenir contre-productive si elle n’est pas comprise, appropriée et adaptée aux pratiques réelles.

La sécurité par l’appropriation

La sécurité par l’appropriation, c’est autre chose. Elle suppose que les acteurs comprennent le risque, discutent les situations concrètes, remontent les anomalies et fassent vivre la sécurité dans leurs pratiques quotidiennes.

Dans cette logique, la règle n’est pas supprimée. Elle devient utile parce qu’elle a du sens. Elle n’est plus seulement une obligation à respecter, mais un appui pour mieux décider et mieux agir face au risque.

L’insécurité réglementaire

L’insécurité réglementaire apparaît précisément entre les deux. Elle naît quand la règle existe, mais qu’elle n’est plus habitée par ceux qui doivent l’appliquer.

Les acteurs savent qu’il y a des obligations, mais ne les relient plus toujours au risque réel. Ils appliquent, contournent ou bricolent. La conformité prend alors le dessus sur la vigilance.

Le doute des régulateurs

L’étude complémentaire L’insécurité des réglementateurs : une socio-anthropologie de l’aviation générale éclaire l’autre côté du problème.

Elle montre que l’insécurité n’est pas seulement du côté des usagers. Elle existe aussi chez les régulateurs, qui doutent de la capacité des acteurs à s’auto-réguler et cherchent à protéger par davantage de cadre.

Une défiance réciproque

On se retrouve alors avec une tension classique : les usagers trouvent la règle trop lourde ou trop éloignée du terrain ; les autorités craignent qu’un assouplissement fragilise la sécurité.

Chacun doute de l’autre. Et dans cet espace de défiance, la règle peut perdre sa fonction première : aider à agir juste face au risque.

La vraie question

La leçon dépasse largement l’aviation. Dans l’industrie, la santé, le BTP, le transport ou les collectivités, la même question se pose : est-ce que nos règles produisent réellement de la sécurité, ou seulement de la conformité ?

L’insécurité réglementaire apparaît quand la sécurité prescrite par les institutions entre en conflit avec la sécurité vécue, comprise et pratiquée par les acteurs de terrain.

L’enjeu n’est donc pas d’ajouter toujours plus de règles, ni d’opposer réglementation et terrain. L’enjeu est de produire des règles pertinentes, compréhensibles et applicables, suffisamment proches des réalités pour être crédibles, et donc réellement appropriées par le milieu.

Jean-Gabriel Charrier