DÉCISION

Oh si papa, on y va quand même !

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Samedi 15 décembre 13 heures. Avec mon fils Sacha nous décidons ensemble de quitter pour un temps la purée de pois sévissant sur la région. Un infâme brouillard opaque et glacial collé à la plaine depuis une semaine. La webcam du décollage de notre site de vol libre préféré montre une image inondée de soleil. A chaque fois nous avons de la peine à la croire cette vilaine, sur la route les phares de la voiture éclairent péniblement à quelques mètres…

A bord nous avons le matériel. Monter en haut sans aile est un sacrilège absolu. À éviter comme la peste ! Il faut préciser que la situation n’est jamais perdue d’avance. Parfois le soleil à son apogée chauffe suffisamment les falaises du pied de la montagne et le stratus se retire pour quelques heures laissant apparaître l’unique champ à devenir posable ! Nous avons tous de mythiques souvenirs !

Arrivé en haut c’est l’extase. Une différentielle de température d’une quinzaine de degrés en positif avec celle de la couche blanche et éblouissante d’en bas. Il souffle un vent portant d’une vingtaine de kilomètres/heures et trois voiles colorées profitent déjà de l’aubaine. L’excitation de Sacha monte d’un cran tant son impatience de voler est grande.

« Papa, Papa, ça vole trop bien, je déplie de suite ! »

En bas le stratus n’est pas encore dissipé, mais il me semble discerner les signes avant-coureurs de son évaporation probable ou pour le moins très attendue. J’explique à mon fils que si l’atterrissage d’en bas n’est pas dégagé, je ne décollerai pas avec lui à bord. Sacha s’exaspère :

« Mais enfin Papa, ça vole ! » me dit-il. (Et il n’a pas tort)

« Nous n’avons pas besoin d’aller en bas, il nous suffit de ré-atterrir au sommet ! »

Je lui explique qu’étant pilote de ce vol, je ne décolle pas sans avoir un plan B. Une porte de sortie au cas où le vent faiblirait. Avec un vent trop faible, une fois la ligne de crête passée nous serions bons pour aller droit au tapis. Sacha a neuf ans. Il n’est pas un modèle de calme et d’obéissance. Comprenant que je refuse de le faire voler il me demande de le redescendre à la maison d’un air buté. J’essaie de lui faire entendre que nous venons juste d’arriver. Le prenant par la main nous allons nous asseoir sur un rocher surplombant le vide. En bas la mer de brouillard commence à se retirer. Je laisse entrevoir à Sacha que si elle continue sur cette lancée en marée descendante nous allons pouvoir voler. Mon fils remonte la pente à toute vitesse et s’occupe de déplier notre aile en soufflant comme un chiot. Sans me presser aucunement je le rejoins. J’opère les vérifications d’usage et ajuste lentement sa petite sellette, puis la mienne avec cette idée de gagner encore un peu de temps.

Le bord de mer est au bord du champ.

Au point de vue sécurité je voudrais avoir un retrait de la couche à plus d’une centaine de mètres par rapport au point d’entrée histoire d’avoir un peu de marge si la tendance venait à s’inverser.

Mon petit passager rue dans les brancards, il piaffe comme un jeune cheval qu’on éloignerait de sa mère. Rien n’y fera, mes décisions en ce qui concerne les vols sont inflexibles ! Pour l’instant on ne décolle pas ! (Et si pour toi mon petit les choses ne sont pas amusantes, que tu ne te contentes pas de la vie douce au soleil en montagne, qu’une situation comme la nôtre te semble insupportable… , la prochaine fois tu resteras bien tranquille à la maison !)

Le niveau de retrait « du strat » que j’attendais se présente puis se stabilise.

Trois, deux, un : décollage ! Sacha exulte. Il voudrait piloter comme il le fait souvent au cours de longs vols. Au vu d’une portance à la limite de nous maintenir en haut je lui propose de simplement profiter du paysage et de me laisser faire. Étrangement pour cette fois, mon copilote ne bronche pas. A peine avons-nous fait trois allées-venues le long de la vire qu’un  élément de ma surveillance continuelle m’alerte. La mer remonte ! Ni une, ni deux. Je laisse notre aile tangenter le sol en allant chercher le pâturage droit devant. Atterrissage !

Sacha pourtant averti s’exclame furieux :

« Tu es complètement fou Papa, nous venons à peine de décoller… »

Il piaffe rouge de colère hurlant qu’il désire repartir immédiatement. Aujourd’hui, un cours spécial frustration semble être destiné à l’enfant roi. Comme il est paisible d’être et de voler seul…

Ai-je parlé trop vite ? Neptune nous apporte son aide : la mer redescend. Fausse alerte ! Ok fiston, nous pouvons le faire ! Cheklist effectuée. Espace aérien dégagé. Ready and clear to land : et Go pour un deuxième décollage ! Sacha recouvre immédiatement son beau sourire. Il rit à pleines dents, heureux comme un poisson dans l’eau, entendons jeune et bel oiseau !  Mais cette fois-ci Éole (Dieu du vent) nous lâche… et Neptune (le Dieu de la mer) semble avoir décidé lui emboîter le pas. Nous nous enfonçons et l’océan entame simultanément sa remontée vers le terrain d’atterrissage ! Je suis particulièrement méfiant en ce qui concerne la visibilité en lien avec le timing serré dont nous disposons. Il s’agit d’une nouvelle alerte qui vire au rouge. Bien que translucide, la zone au sol ayant laissé filer la brume montre une réfraction des rayons solaires. L’altitude de la couche d’inversion reste visible à l’observateur attentif. Je devine que bien qu’il soit en visuel, le champ sur lequel nous allons nous poser bientôt est resté dans une masse d’air froide comme l’était celle du stratus qui le baignait. Le seuil de saturation de l’atmosphère à cet endroit est donc à la limite ! Pour résumer le propos, la mer de brouillard peut très bien se reformer sur place en peu de temps si elle se décide à nous provoquer en cruel…  J’avertis mon fils de la décision de lui offrir une descente rapide. Cela tombe bien dans les deux sens car il adore les vrilles un tantinet engagées.

Mon objectif : brûler nos mètres d’altitude sur consommation  »flash-éclair » et poser en bas dans les plus brefs délais. Mon attitude : une main en haut (la droite), une main tout en bas (la gauche) et le regard fixé vers la voile, seul plan immobile rapporté au deuxième plan. Le paysage se lance en rotation, à haute vitesse angulaire. Je garde la tête calée, bien tonique, orientée intérieur du virage.

Taux de chute -12 mètres par seconde, altitude à griller : 500 mètres. Ce qui nous porte à 41 secondes plus un temps de manœuvre et d’alignement. Dans une minute nous sommes posés ! Après avoir déroulés quelques tours en spirale bien serrée nous prenons doucement contact avec l’herbe givrée. Sacha est satisfait du vol. Son père un peu moins. En haut le vent semble avoir repris   du service. D’autres voiles se sont mises à voler, comme pour nous narguer… En bas, quelques minutes seulement après notre pliage, les brumes reprennent possession des lieux. Démontrant par A+B la dangerosité d’une évolution rapide vers la dégradation des conditions de visibilité pour ceux qui viendraient à passer au trou !

À l’heure de faire le bilan : Gestion, Souci et Anticipation à conduire pour un temps de vol jugé trop court. Une fenêtre de vol assez étroite et difficilement prévisible ajoutant de la pression en écho à celle de mon petit garçon si désireux d’y aller. Du côté de mon fils : sa propre envie de voler était renforcée par le fait qu’il y avait d’autres libéristes dans le ciel. Son âge et son caractère étant des éléments défavorables pour sa résistance à la frustration, celle de ne pas y aller.

Me concernant, grâce à une grande expérience sur site j’avais l’espoir de rencontrer des conditions vol à vue moins capricieuses que celles là. Une tendance naturelle à sous estimer les risques bien connue des formateurs en Facteurs Humains a probablement joué en défaveur. Mon attitude intransigeante en ce qui a concerné les prises de décision de voler ou non en fonction de marges clairement connues et établies était la bonne. Pour autant de nouvelles décisions infirmant les précédentes peu après la sortie dans le vide ont dues être prises en temps réel. Deux choix successifs d’interrompre le vol ayant engendré un premier atterrissage au sommet puis deuxièmement une descente rapide pour atterrir en bas. En outre mon attitude de prudence était renforcée par le fait que nous soyons en tandem. En vol solo je me serais trouvé beaucoup plus leste afin de reposer dans un mouchoir de poche au sommet sur un lieu en léger contrebas du déco mais peu adapté pour la réception au sol d’un passager car situé dans la pente. J’aurais également subi moins de pression ce qui se serait ressenti au niveau de ma décontraction en vol.

L’enseignement que je tirerais de ce récit serait de dire que dans des conditions aux marges étroites comme l’étaient au final celles de ce jour d’hiver, le vol en biplace engendrant d’autres contraintes venant s’ajouter aux premières (celles de l’environnement) était très probablement un élément superflu dans le contexte. Savoir que l’humain a tendance à sous estimer le danger aidera les pilotes à se prononcer en amont sur des choix plus réservés. Soulignons qu’il faut toujours se méfier du penchant consistant à « vouloir faire plaisir » à nos passagers en répondant à leur envie forte de voler. L’indépendance du pilote. Comme je leur dit souvent : Nous avons toute la vie…

Bons vols

Xavier

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2 Comments

  1. mouton michel

    le mythe de dédale et icare est toujours vivace et la force des mythes perdure. quelques décennies de sciences cognitives ne sont rien face à la force des archétypes mythologiques. l’occasion encore de redire que le père est une autorité, qu’il soit un père réel comme dans cette chronique ou un père de substitution comme peut l’être l’instructeur ou quelque figure ayant provoquée la motivation aéronautique. redire également que cette autorité, ce droit de faire ou de ne pas faire est une convoitise, ce qui nous renvoie vers totem et tabou, un autre mythe originel. occasion encore de voir que l’autorité est celle du maitre, celui qui accepte ou refuse le risque. de dire que le risque est le plaisir et que le plaisir engendre la prise de risque.
    au delà de l’anecdote, une belle illustration de l’autorité.

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  2. Germanier Christian (10000mots)

    Ce qui doit être difficile, c’est d’être ferme, et de ne pas céder à la pression des autres.
    Souvent, dans beaucoup de situation, les autres ont une influence assez forte. Regarde, les autres, ils volent, pourquoi pas nous?
    Chaque vol est différent, stress, fatigue ou tout autre paramètres peut amener à faire des erreurs, et une accumulation d’erreurs peut se transformer en un incident ou accident.
    Respecter ces choix, décisions, un point important.
    Xavier, je te dis à bientôt sur notre montagne fétiche.
    Bon week-end.
    Christian G.

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